Lundi 23 octobre 2006 1 23 /10 /Oct /2006 15:42

Le nouveau film de Pascale Ferran, le beau Lady Chatterley, sera dans quelques jours sur les écrans. J'en profite pour revenir sur son précédent long-métrage, L'Age des possibles, sorti il y a dix ans tout juste. Car dix ans après, ce film nous touche plus encore qu’à l’époque de sa sortie.

 

Après Petits arrangements avec les morts, la réalisatrice filme la jeunesse au seuil de l’âge adulte, à l’orée des engagements amoureux et professionnels. Dix jeunes gens – ils ont vingt-cinq ans environ - apprennent à vivre, dans le Strasbourg des années 1990. Chaque personnage est traité, grosso modo, à part égale. Pascale Ferran répond à une commande du Théâtre national de Strasbourg : en quelques semaines, avec Anne-Louise Trividic, elle a écrit un scénario pour les élèves de l’école du TNS. Son film se nourrit de l’urgence et de l’observation. Chez elle, la jeunesse n’est pas un mythe ; elle est le puzzle de petits gestes quotidiens qui trahissent l’attente, la construction de soi –Agnès enregistre son message de répondeur, dans la séquence d’ouverture –, ou la solitude – Denise écoute des chansons, Jacques dessine longuement. Autant de séquences apparemment anodines (souvent des plans de coupe) qui donnent d’autant plus de force à la confrontation entre ces personnages. Dans leur amour bref, Denise et Ivan se soulèvent mutuellement ; ils se font la courte échelle vers un âge adulte un peu moins éprouvant. On pense à Nizan, à Aden Arabie : « Tout menace de ruine un jeune homme : l’amour, les idées, la perte de sa famille, l’entrée parmi les grandes personnes. Il est dur à apprendre sa partie dans le monde ». Avec simplicité, avec grâce et âpreté, le deuxième long métrage de Pascale Ferran nous montre cela, au plus près : comment chacun, à tâtons, en se heurtant à soi et aux autres, apprend « sa partie dans le monde ».

Ce monde n’est pas gai. Sans complaisance, Pascale Ferran nous plonge dans la vie de dix jeunes gens, à l’ère du chômage, du sida, et d’une certaine lassitude de l’occident. Tout, dans ce film, nous dit combien l’époque est inhospitalière. L’exclusion est un spectre, le travail à la fois un graal et un chagrin. Le chômage écrase Ivan, anéantit sa relation avec Catherine. Quant à Béatrice, qui sert des hamburgers dans un fast-food, elle est imprégnée de l’odeur des frites, et passe de longues minutes sous sa douche. Quand Gérard, qu’elle aime, s’étonne : « Tu as vachement de livres, dis donc ? », elle répond, du tac au tac : « Tu veux dire, pour une serveuse de fast-food ? », avant de s’excuser : « Je plaisantais, c’est idiot ». Insidieusement, la condition sociale est déjà omniprésente dans cet « âge des possibles ». Elle n’interfère pas encore avec l’amitié, mais elle nuit déjà à l’amour. Surtout, elle nourrit la peur, qui est le fil conducteur du film. A la fin de la première partie, la voix d’Agnès s’élève pour un monologue inattendu : « Aujourd’hui, tout le monde a peur. De ne pas trouver de travail, de perdre son travail (...) Peur de s’engager, d’attraper une maladie, de passer à côté de la vie, d’aimer trop, ou trop peu, ou mal, ou pas du tout. La peur est partout et provoque des catastrophes… ». Pendant que la voix de la jeune femme égrène ces peurs, Pascale Ferran filme successivement Catherine regardant son ventre, Ivan, chargé de réaliser des sondages, dans la rue au milieu des passants indifférents, Jacques et Agnès endormis.

 

Revoir  L’Age des possibles, dix ans après, c’est constater que la peur a gagné du terrain. Vent debout contre le CPE, le contrat première embauche, la jeunesse descend dans la rue… pour réclamer un contrat à durée indéterminée, un métier, une situation. Elle s’inquiète de son logement. Le film de Pascale Ferran montre cela en germe. D’ailleurs, le seul personnage réellement « installé » du film, le moins sympathique aussi, est sans doute Gérard. Or, Gérard est agent immobilier. Pour lui, le logement est un instrument d’enrichissement. A l’inverse, Henri, personnage décalé, manutentionnaire sans conviction, a des « difficultés » pour payer son loyer. Si Gérard incarne un modèle d’insertion, Henri, éternel étudiant, reste perpétuellement en marge. On pourrait multiplier les exemples : le film de Pascale Ferran se nourrit de l’époque ; il la saisit au vol, à travers sa jeunesse, mais sans jamais sombrer dans la démonstration sociologique.

 

L’Age des possibles est un film absolument habité par la jeunesse, littéralement un film sans « vieux », c'est-à-dire que les plus de trente ans n’y apparaissent pas. Les adultes sont tout simplement gommés. Cela est lié à l’origine du film : une commande, dix rôles pour dix jeunes comédiens, mais pas seulement ; en chemin, Pascale Ferran souligne aussi combien chacun grandit et vieillit au sein de sa propre génération. La jeunesse vit avec la jeunesse, elle est son propre repère. En filigrane, la réalisatrice suggère aussi que cette génération est isolée, ou du moins se sent isolée : seule à devoir apprendre « sa partie dans le monde ». Personne ne la guide.

 

Est-ce une conséquence de cet isolement ? L’esprit d’enfance traverse le film. Il lie chacun à ses origines et à ses espoirs. Denise, dans un bar, interprète « Toulouse » au karaoké. Sa voix, imparfaite, s’approprie la chanson de Claude Nougaro, avec un élan, un trouble, une joie qui disent la nostalgie (« Qu’il est loin, mon pays, qu’il est loin… »). En contre-champ, Pascale Ferran s’attarde sur les regards de Frédéric, le meilleur ami de Denise, émerveillé, qui l’encourage,  et d’Ivan, sidéré, qui à cet instant précis tombe amoureux de la jeune femme. Denise, si souvent égarée au seuil de sa vie d’adulte, puise dans sa jeunesse une force et une joie communicatives. Ivan en est ébloui, le spectateur aussi.

L’esprit d’enfance imprègne surtout la grande scène collective du film : les personnages sont rassemblés chez Ivan et Catherine pour une fête ; chacun est venu avec l’envie de s’amuser, et au fond de lui, ses histoires d’amour et ses chagrins. Ivan attend Denise, qui ne viendra pas. Catherine comprend que Gérard est le seul homme qu’elle ait jamais aimé. Les corps se croisent en dansant, quand soudain Agnès interrompt la danse, change de disque, et la musique de Peau d’Ane  s’élève dans la pièce : cela s’appelle « Les rêves secrets d’un prince et d’une princesse ». Agnès et Béatrice entonnent ces paroles bien connues des amateurs des films de Jacques Demy : « Tous deux nous ferons de notre vie / Ce que d’autres n’ont jamais su faire / Nos amours resteront légendaires / Et nous vivrons longtemps après la vie ». Le temps est suspendu ; Pascale Ferran multiplie les contrechamps : regards portés sur les deux jeunes femmes, entre amusement, joie et gravité. Catherine s’effondre en sanglots ; Frédéric est saisi à son tour par l’émotion. La chanson résonne en chacun : « Mais qu’allons-nous faire de tant de bonheur ? » Rarement une scène de fête a été aussi intelligemment conçue, interprétée, filmée et montée. Tout y est : la joie d’être ensemble, et le chagrin derrière la joie, la fragilité même de ces instants. L’enfance, porteuse de rêves égarés, fait soudain irruption, encore une fois sous sa forme la plus brute et la plus sensible, une chanson.

 





Cet esprit d’enfance irradie jusqu’à la dernière séquence du film, le prolongement philosophique de la scène de la fête. Quelques mois, peut-être quelques années, ont passé. Agnès et Frédéric se retrouvent dans un café. Agnès est heureuse, elle est en train de terminer son DEA. Frédéric évoque son diplôme, lui aussi ; il est enthousiaste, volubile, y voit « un bon pour l’intégration sociale ». Et se moque de lui-même : « On a tellement peur qu’on s’amourache de n’importe quoi qui pourrait ressembler à une borne : un boulot, quelqu’un et hop, on s’y amarre. Moi, je n’ai fait que ça, au début par manque d’imagination et ensuite par habitude ». Ce monologue de Frédéric est le pendant du monologue de la peur, prononcé par Agnès au début du film. Il lui fait écho, sur un mode positif. Frédéric s’insurge : « Nous, tout ce qu’on a le droit de faire en ce moment, c’est assister à la faillite générale. Ca va bien comme ça maintenant... ». Et, devant une bière, fait l’éloge de la naïveté : « Croire à un truc et y travailler, même si c’est naïf, même si c’est utopique. D’ailleurs c’est ça mon programme : la naïveté. Spécialement face à leur pragmatisme de merde… ».

 

 

Cette dernière séquence élargit l’horizon du film, de ses personnages et de ses spectateurs. L’ « âge des possibles » n’est donc pas seulement ce moment de la vie entre enfance et vieillissement. Il est l’âge des choix. De manière très concrète, et très légère, Pascale Ferran pose ici un jalon politique : elle nous appelle à faire de cet âge –entendons également : de notre époque – celui des « possibles », individuels et collectifs. La réalisatrice le fait avec discrétion. Dans cette séquence, pas plus de manifeste politique qu’il n’y avait, plus tôt, de démonstration sociologique. C’est une touche, un trait de pinceau japonais.  Une bouffée d’air grave et joyeux. Dix ans après, un encouragement. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par JL - Publié dans : mes engouements
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Samedi 21 octobre 2006 6 21 /10 /Oct /2006 20:33

Le chanteur Tom Poisson est en concert à Paris le 25 octobre, au cabaret des Etoiles. Pour ceux qui l'ignorent, l'occasion de découvrir une mélancolie élégante et une ironie qui fait mouche.

Le site de Tom Poisson : http://www.tompoisson.com

 

Par Mesengouements - Publié dans : mes engouements
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Samedi 21 octobre 2006 6 21 /10 /Oct /2006 20:26

 

 

Le saxophoniste Branford Marsalis était en concert mercredi soir à la Cigale, à Paris, entouré des trois musiciens qui l'accompagnent. Un batteur déchaîné  : Jeff "Tain" Watts -trop déchaîné-, un bassiste profond, Eric Revis et un merveilleux pianiste, Joey Calderazzo, capable d'envolées puissantes, festives, aussi bien que de frôlements infiniment délicats, où le thème s'enrichit de note en note, presque à voix basse et sans s'épuiser . Marsalis lui-même donne beaucoup, avec gaieté. La reprise de Purcell ("O Solitude") est un très beau moment. Mais au bout du compte, ce qui reste, encore une fois, c'est le fracas dû à un mauvais réglage du son et de la balance. L'éclat du quartet se noie dans le bruit qui sort des amplis. C'est dommage !

Par Mesengouements - Publié dans : mes engouements
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