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Lundi 7 avril 2008
J'aime le nouveau livre de Philippe Delerm. L'auteur de La première gorgée de bière y décrit ces traces auxquelles il est attentif : le duvet d'un sans-abri, le cimetière des bateaux, la buée d'une vitre, le sapin de Noël, la station-service gagnée par la végétation. Les chapitres sont courts, mi-nouvelles, mi-poèmes. Tout est matière à description. Devant ces Traces, l'esprit vagabonde, comme devant Les ailleurs assoupis :

Hôtel d'Argentan. Hôtel de Besançon. Hôtel de Poitiers. Parfois, ces patronymes sont situés près d'une gare promettant leur destination. Ils sont alors sans sel, dépouillés de tout mystère, idéalisant maladroitement une province à laquelle ils échappent et dont ils dépendent.

Mais heureusement, on les découvre la plupart du temps dans un lieu incongru, sans lien géographique, et c'est tout autre chose. L'hôtel de Besançon pourrait devenir un havre de paix, une enclave en retrait, offrant au client de passage une rigueur sans chichis, un ancrage dans des rites agréablement désuets - on y pressent le surrané des murs tendus de papier peint motif toile de Jouy, la fraîcheur nette de draps de coton vite tièdes à la joue.

Au petit-déjeuner, quelque chose de Besançon viendrait s'insinuer dans la fumée du café chaud, le beurre des tartines. Quelque chose d'un Est tranquillement continental, trop éloigné des frontières pour évoquer une atmosphère singulière, assez authentique pour installer un bourrelet de protection contre l'acuité du présent. Le patron serait peut-être de Besançon, ou bien l'ancien patron. Il n'en parlerait pas, mais à son assurance paisible dans la façon de déambuler entre les tables, on songerait qu'il vient de quelque part.

Quand la rue du Faubourg-Poissonnière monte, l'hôtel d'Amiens propose une demi-échappée vers le nord. L'idée de cathédrale ? Plutôt ces terres lourdes ensommeillant l'espace tout autour dans les brumes d'hiver, des corneilles sur des labours, la solitude vague de la Somme.

Car ce ne sont jamais des pics d'identité, Bordeaux, Marseille, Chamonix. On reste dans le tapioca, l'indécision grumeleuse et molle : Amiens, Besançon, Montluçon, Argentan. On sent qu'on peut dormir à l'intérieur, protégé, assourdi.

En même temps, à l'époque des chaînes hôtelières aseptisées, pratiques, où l'on sait bien ce que l'on va trouver, il y a dans ces noms à l'ancienne une chance d'identité, dans un Paris à la Maigret. Je m'en souviens. J'avais dormi à l'hôtel de Poitiers.


Les traces de Philippe Delerm sont devenues des mots, mais également des (belles) photos, celles de son épouse, Martine Delerm, au fil des chapitres.

Traces, de Philippe Delerm, Fayard


par Mesengouements
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