« Le système nous veut triste et
il nous faut arriver à être joyeux pour lui résister »
Gilles Deleuze
Le nouveau film des frères Dardenne est magnifique.
Dès la première image, un gros plan sur une liasse de billets, et nous sommes sur les pas de Lorna. Thèmes connus chez les Dardenne : l'argent omniprésent, tout a un prix, même les corps -
surtout les corps. L'enfant, le prolongement de soi et de l'autre. L'acceptation, jusqu'à un certain point. Le refus. La fuite.
Mais il y a, dans Le silence de Lorna, une touche nouvelle : l'usage de l'ellipse - scénario impressionnant - et une caméra plus sereine. Les "mouvements
formels" épousent mieux encore les "mouvements moraux" des personnages. Cette adéquation sans cesse recherchée, Luc Dardenne l'exprime bien dans le beau livre qu'il a publié il
y a quelques années : Au dos de nos images.
Et puis, les comédiens. Arta Dobroshi, force fragile. Et les bien connus : Jérémie Renier, qui incarne ici le mari de Lorna, drogué. Il est exceptionnel.
Olivier Gourmet, son intensité sobre, même dans un petit rôle de flic. C'est émouvant, à force : ces acteurs et leurs personnages de film en film ;
on les retrouve depuis près de quinze ans, depuis La Promesse. Le monde n'est pas devenu moins brutal. Eux, ils ont vieilli.
Un autre écho, inattendu, dans Le silence de Lorna : Vivre sa vie, de Godard. Ce film, je l'évoquais l'autre jour. Lorna, comme Nana : silencieuse, déterminée, toujours à deux pas de mourir.
J'ai éprouvé un grand émerveillement à la vision de ce film poignant.
Il faut le voir et imaginer les limites sans cesse repoussées par les Dardenne. Exemple : le chef-opérateur a préparé le tournage en faisant du sport....pour pouvoir empoigner sa caméra (35mm) comme la DV employée dans Rosetta. Résultat ? Une image plus stable mais un regard et un travail sur les corps rigoureux et passionnant de précision.
Je me dis que nous avons de la chance d'évoluer dans cette époque où de tels artistes sévissent !
Fonce voir happy-go-lucky le joyau de Mike Leigh.