Je regarde la télé, j'écoute la radio, et les sondages égrénés les uns après les autres. Un mouvement social paralyse les transports et les Français sont du côté du pouvoir, pas des grevistes. Ils ont pris leur partie de la "réforme" et ne sont pas d'humeur à contester l'état des choses. Voilà en tout cas ce que nous disent les enquêtes d'opinion.
Est-ce si vrai, si simple, dans le fond ? Hasard des lectures, je découvre en ce moment l'ouvrage de Patrick Savidan, Repenser l'égalité des chances (Grasset). Et je tombe sur l'extrait d'un discours de Tocqueville, devant la Chambre des députés, le 29 janvier 1848 :
"On dit qu'il n'y a point de péril, parce qu'il n'y a point d'émeute ; on dit que, comme il n'y a pas de désordre matériel à la surface de la société, les révolutions sont loin de nous. Messieurs, permettez moi de vous dire que je crois que vous vous trompez. Sans doute le désordre n'est pas dans les faits, mais il est entré bien profondément dans les esprits. Regardez ce qui se passe au sein de ces classes ouvrières, qui, aujourd'hui, je le reconnais, sont tranquilles. Il est vrai qu'elles ne sont pas tourmentées par les passions politiques proprement dites, au même degré où elles ont été tourmentées jadis ; mais ne voyez-vous pas que leurs passions, de politiques, sont devenues sociales ? Ne voyez-vous pas qu'il se répand peu peu dans leur sein des opinions, des idées, qui ne vont point seulement à renverser telles lois, tel ministère, tel gouvernement même, mais la société, à l'ébranler sur les bases sur lesquelles elle repose aujourd'hui ? N'écoutez vous pas ce qui se dit tous les jours dans leur sein ? N'entendez-vous pas qu'on y répète sans cesse que tout ce qui se trouve au-dessus d'elle est incapable et indigne de les gouverner, que la division des biens faite jusqu'à présent dans le monde est injuste, que la propriété repose sur des bases qui ne sont pas des bases équitables ? Et ne croyez-vous pas que, quand de telles opinions prennent racines (...) elles doivent amener tôt ou tard les révolutions les plus terribles ? Telle est, Messieurs, ma conviction profonde : je crois que nous nous endormons à l'heure qu'il est sur un volcan".