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La violence économique est une forme extrême de violence. Ken Loach l'assène de film en film. It's a free world, clame-t-il aujourd'hui. Libre, ce monde où les travailleurs de l'est viennent jusqu'en Angleterre dilapider leur force de travail. Pour quelques livres. Pour rien. Libre, cette héroïne superbement incarnée par Kierston Waering : Angie, 33 ans, vient de se faire virer. Ave son amie Rose, elle monte une agence de recrutement illégale. A Londres, elle fournit de la main d'oeuvre aux entreprises qui en ont besoin. Ces ouvriers viennent d'Iran, de Pologne, de Turquie. Parfois, ils ont des papiers, parfois ils n'en ont pas. L'esprit du film tient dans cet échange : quand Rose s'inquiète ("On se fait du fric sur leur dos"), Angie lui répond aussitôt ("On n'est pas les seules").
Ken Loach frappe fort et juste. Du côté des exploités et - cette fois - du côté des exploiteurs, eux-mêmes exploités. L'héroïne est capable de faire soudain le bien, comme elle fait généralement le mal, avec la même spontanéité. Le monde est impitoyable. Elle s'y adapte. Tant pis pour les conséquences. C'est la perversion extrême du capitalisme.
Ceux qui reprochent à Ken Loach de ne pas savoir faire de cinéma seront déçus. Le scénario de Paul Laverty est dynamique, percutant, militant, mais ambigu autant qu'il le faut. Les images du réalisateur anglais oscillent entre profondeur et enfermement. L'oppression dans tous les sens du terme. Un état économique, politique. Et une sensation d'étouffement.
Absolument d'accord avec Jean, et très enthousiaste sur ce film. Pour des raisons politiques, n'ayons pas peur de le dire. Où sont les cinéastes français qui nous disent ce qui se cache derrière ces expressions toutes faites comme, au hasard, ce "travailler plus pour gagner plus" qui surgit au détour de chaque conversation et qui pollue notre vocabulaire autant que notre façon de penser? Il faut dire que Loach vient d'un pays qui a eu droit à la potion amère avant nous, et dont les effets, certes quelque peu atténués depuis quelques années, sont indélébiles. Pour des raisons cinématographiques, également, qui ne sont aucunement dissociées des précédentes. Ken Loach a toujours su, beaucoup plus que ne veulent bien le dire la plupart des cinéphiles français, considérer ses personnages, regarder des corps, des forces en mouvement (souvent sans sens de la direction, parfois se cognant contre les murs). Répéter qu'il subordonne ses personnages à une thèse est souvent faux, ou partiellement faux. Les surprises que réservent le vivant (via l'acteur et ses ressources propres), Loach les a toujours recherchées, voire suscitées. Il fait bien partie de ces cinéastes qui partent d'un scénario à la dramaturgie forte, mais qui laissent rentrer la vie par tous les interstices, qui recherchent l'accident, la vibration, la contribution inattendue. Reste que Paul Laverty, son scénariste depuis dix ans, est bien meilleur maintenant que lors de leur première collaboration, Carla's Song, un des moins bons films de Loach et pour le coup un des plus didactiques, voire que de My Name is Joe. On fait mine de s'étonner qu'ils soient cette fois-ci du côté des exploiteurs, que l'ambiguïté soit forte. Mais en était-il autrement dans Sweet Sixteen par exemple, où le jeune Liam était magnifique d'énergie et de résolution mais montait sa petite entreprise de vente de drogues comme Angie monte sa boîte de recrutement, sans souci des effets de son action sur autrui? Et dans Just a Kiss / Ae Fond Kiss, tout était-il blanc ou noir dans cette histoire d'amour partiellement empêchée? Liberté de choix. Comme le disait Loach sur France Culture il n'y a pas longtemps, ce n'est pas que son personnage soit totalement libre de ses choix ou qu'à l'inverse elle soit entièrement déterminée par son environnement. Ses choix sont juste singulièrement limités. Elle peut choisir de vivre comme son père, victime, d'une relative pauvreté, mais digne et avec des principes. Ou bien, n'ayant que trop bien intégré le primum mobile de la société dans laquelle elle vit, réussir à tout prix et ensuite protéger sa réussite et les siens. Ce n'est donc pas seulement que la victime devient bourreau, mais bien qu'elle fait le choix fondamental de ne pas remettre en question la pression déshumanisante que le système lui impose dès lors qu'elle en est pleinement partie prenante (ce qui était bien sûr déjà le cas quand elle travaillait dans l'agence de recrutement qui a pignon sur rue, et n'est qu'amplifié quand elle travaille à son compte et dans l'illégalité). A partir de là, et c'est la grande force du scénario que de l'avoir montré aussi limpidement, elle peut à un instant faire preuve de compassion, et à l'autre, plus tard, quand il s'agit de protéger ce qu'elle a commencé à bâtir, franchir un point de non-retour et faire un choix, le choix de devenir bourreau aveugle, tandis que sa comparse fait le choix de tout abandonner. Bien entendu ce choix, subordonné qu'il est au choix fondamental évoqué plus haut, n'en est à ce moment-là plus un, il n'est plus qu'un signe de son aliénation, d'une logique intégrée jusqu'à l'absurde. "Perversion extrême du capitalisme", comme l'écrivait Jean.Que Laverty et Loach aient réussi à démonter cette logique, via un trajet individuel et dans un récit impeccablement dramatisé - que tous ceux qui croient encore qu'il s'agit d'esthétique documentaire ouvrent un peu les yeux et regardent à quel point la structure est serrée et les rebondissements travaillés -, et qu'ils aient trouvé une interprète idoine en Kierston Waering, n'est pas une petite réussite. C'est un film important, un vrai film d'intervention au sens où il cherche à toucher le spectateur au coeur, mais démonte dans le même temps une logique pour le faire réfléchir. Que tous ceux qui reprochent à Loach de ne plus être franchement du côté des opprimés lui fassent le crédit de penser qu'il compense cela par sa lucidité et son intelligence de la situation. Quant à ceux qui continueront à assurer que Loach n'est que didactisme, qu'ils regardent la dernière scène de It's a Free World... , si triste, et surtout si chargée d'émotions diverses que je défie quiconque de lui attribuer un sens figé. Elle est mouvante comme les émotions de ces deux femmes, chacune prise à un piège, le même et tout à fait un autre.