Je vous salue ! Ici, vous trouverez mes engouements, grands ou petits, éphémères ou durables. A vous de jouer, en laissant votre commentaire ou en m'écrivant directement (à l'adresse : engouements(arobase)yahoo.fr) A bientôt...
Betrand Poirot-Delpech vient de disparaître. Il laisse une vingtaine de livres et des milliers d'articles, au fil des pages du Monde, son journal depuis plus de cinquante ans. En quelques mots, je veux évoquer la chronique théâtrale qu'il tint pendant treize ans au sein du quotidien. Cela s'appelait : "Le théâtre, par Bertrand Poirot-Delpech". Entre 1959 et 1972, le journaliste-écrivain (il était les deux, viscéralement) a tissé des centaines de liens intelligents et intelligibles entre les lecteurs du Monde et l'univers théâtral. Il voyait tout : les classiques, les pièces de boulevard, les recherches ultra-expérimentales. Il détestait éreinter un spectacle, préférant bien souvent ne pas en parler,si celui-ci n'en valait pas la peine. Il cherchait d'abord à raconter ce qu'il avait vu, ce qu'il avait entendu- il était journaliste avant d'être "critique"-, et à donner des clés (littéraires, historiques) aux lecteurs, spectateurs potentiels. Il se rêvait passeur entre la scène et la salle, et il l'était. Pourvu d'un style brillant, Bertrand Poirot-Delpech détestait en abuser, préférant s'exprimer en une écriture précise et claire : "Il ne s'agit plus d'éblouir, disait-il, mais d'éclairer". Belle formule, qui range "Poirot" parmi les défenseurs d'un vrai théâtre populaire : Vilar n'était pas loin. Grand amoureux du style - ses pages sur Genet restent parmi les plus justes et les plus lyriques- Bertrand Poirot-Delpech ne rêvait jamais d'un théâtre hors du monde. Pour preuve, un de ses plus extraordinaires souvenirs ; en 1999, il déclarait : "J'ai eu la chance, disait-il, de me trouver à Berlin la veille du jour où le mur est tombé. J'étais à Berlin-est et j'ai vu qu'au théâtre de Brecht, celui du Berliner Ensemble, on donnait L'Opéra de quat'sous. J'y suis allé. Il y a eu quand j'en sortais une rumeur extraordinaire : la porte de Brandebourg était en train de tomber. Tout le monde a couru -certains comédiens étaient encore en costume- sur l'avenue Unter den Linden. Le mur tombait. Sortant du théâtre, nous assistions à ce dont Brecht avait fait son catéchisme : il faut, en sortant du théâtre, changer la société. L'histoire était en train de se faire aux portes du théâtre ! En plus, le Berliner avait figé les formes brechtiennes d'une façon un peu défintive, embaumée. Et tout d'un coup, l'histoire nous sautait à la figure..." Avec Poirot-Delpech, pour peu qu'on relise ses chroniques anciennes, le théâtre continue à "sauter à la figure", parfois près de cinquante ans après que les articles ont été écrits. Au royaume du papier jauni et à l'époque du tout-éphémère, c'est un petit miracle.